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Le douloureux dilemme diplomatique de la Tunisie sur la Libye

L’arrestation, dimanche 17 mai à Tripoli, de 172 Tunisiens illustre le délicat exercice d’équilibriste diplomatique auquel doit se livrer la Tunisie vis-à-vis de la Libye, son voisin oriental en plein chaos dont elle redoute la contagion. Selon le consul tunisien à Tripoli, un tel coup de filet aurait été lancé contre des travailleurs tunisiens résidant dans la métropole libyenne en « représailles » à l’arrestation, jeudi 14 mai, d’un chef de milice libyen, Walid Al-Klibi, à l’aéroport de Tunis-Carthage. Les partisans de son groupe armé auraient riposté en arrêtant 172 Tunisiens sous le prétexte de contrôles d’identité dans le cadre de la lutte contre l’immigration illégale en Libye.

Selon un haut fonctionnaire tunisien, Walid Al-Klibi avait été arrêté à l’aéroport de Tunis car il était recherché par la justice tunisienne pour des actes délictueux commis en Tunisie. Le gouvernement tunisien et les autorités de Tripoli, contrôlées par la coalition Aube de la Libye – l’un des deux camps qui s’affrontent en Libye – étaient en étroite concertation lundi pour tenter de trouver un règlement à la crise. Selon certaines sources non confirmées, les 172 Tunisiens auraient été finalement libérés lundi.

Cette poussée de fièvre intervient paradoxalement à un moment où les relations entre Tunis et Tripoli étaient en voie d’amélioration après des mois de confusion, voire d’adversité. Confronté à la montée du risque sécuritaire importé de son voisin en crise, Tunis cherche depuis quelques mois à apaiser la coalition Aube de la Libye qui, régnant sur une grosse partie de la Tripolitaine (Libye occidentale), contrôle de facto des zones entières de la frontière commune. Depuis l’attentat du 18 mars contre le Musée du Bardo (22 morts), dont les auteurs djihadistes avaient été formés dans un camp en Libye, l’impératif de sécuriser cette frontière s’est imposé comme une priorité stratégique pour Tunis.

Rééquilibrage de la diplomatie tunisienne

Le président tunisien, Beji Caïd Essebsi, issu du camp anti-islamiste, a intensifié ces dernières semaines un rééquilibrage de la diplomatie tunisienne en faveur des autorités de Tripoli et au détriment du camp rival de Tobrouk, siège du Parlement reconnu par la communauté internationale (y compris la Tunisie). Un tel réalignement n’a rien d’idéologique – le camp de Tobrouk est hostile à l’islam politique tandis que celui de Tripoli ne cache pas ses inclinations islamistes – mais doit tout au souci de sécuriser les frontières tunisiennes. « Nous devons traiter de manière pragmatique avec le gouvernement de fait qui contrôle les frontières », précise un haut-fonctionnaire tunisien. Illustration de ce changement de pied par rapport à l’attitude plutôt pro-Tobrouk du gouvernement précédent (dirigé par l’ex-premier ministre Mehdi Jomaa), Tunis a réactivé son consulat à Tripoli.

Cette équidistance prônée à Tunis provoque toutefois de vives tensions avec Tobrouk. Réagissant à la visite à Tunis le 9 mai d’un chef islamiste lié aux autorités de Tripoli, Ali Al-Sallabi, reçu au palais de Carthage par le président Essebsi lui-même, Omar Gouiri, le responsable de l’information du gouvernement basé à Tobrouk, a reproché au chef de l’Etat tunisien d’avoir rencontré un « terroriste » et un « diable ».

Soumis à la mauvaise humeur croissante de Tobrouk, Tunis continue pourtant d’avoir des relations heurtées avec Tripoli en dépit de sa volonté d’apaisement. Les tensions à la frontière sont récurrentes. « De nombreuses personnalités de Tripoli se plaignent d’être indûment contrôlées à la frontière », rapporte un analyste suivant les affaires libyennes à Tunis. Selon cet analyste, les Emirats arabes unis, très hostiles aux islamistes d’Aube de la Libye et avec lesquels la Tunisie entretient d’étroites relations politiques et économiques, joueraient un rôle en coulisse pour fragiliser la politique de rapprochement entre Tunis et Tripoli. Certains observateurs mettent sur le compte de ce jeu d’influence des Emirats l’échec de la réouverture de la ligne aérienne entre Tunis et Tripoli qui avait été fermée sous le précédent gouvernement de M. Jomaa. La décision politique de la rouvrir a récemment été prise par Tunis mais elle est pour l’instant restée lettre morte. L’ équidistance recherchée entre Tobrouk et Tripoli n’a pas fini d’exposer la diplomatie tunisienne à de rudes migraines.

Le douloureux dilemme diplomatique de la Tunisie sur la Libye

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